La géopolitique, nouvelle ligne de fracture du système financier mondial
- chenggenzhao
- 8 oct. 2025
- 3 min de lecture
Par Gabriel Fontaine
Face à la multiplication des sanctions, à la montée des blocs économiques et à la rivalité sino-américaine, la finance mondiale se réorganise. La mondialisation n’a pas disparu : elle se fragmente. Le rapport de Genève 2025 sur l’économie mondiale (CEPR) en dresse le constat et interroge le futur d’un système désormais polycentrique.

Depuis la fin de la guerre froide, la finance internationale reposait sur un socle de règles communes : libre circulation des capitaux, dominance du dollar, coopération multilatérale sous l’égide du FMI et de la Banque mondiale. Cet ordre, fruit de la mondialisation, est aujourd’hui fissuré. Les tensions géopolitiques — sanctions, rivalités technologiques, guerre commerciale, quête d’autonomie stratégique — érodent les fondations d’un système qui se croyait universel.
Le Geneva Report on the World Economy 2025, publié par le CEPR, dresse un constat clair : la géopolitique s’invite au cœur du système financier mondial. Les sanctions économiques contre la Russie ou l’Iran, les restrictions imposées à la Chine, ou encore les appels au decoupling, traduisent la montée d’une logique de “sécurité nationale” au détriment de la logique économique.
Les flux d’investissements directs, autrefois dictés par la rentabilité, obéissent désormais à la proximité politique : c’est le phénomène de friend-shoring. Les multinationales privilégient les “pays amis”, réduisant les interconnexions financières entre blocs rivaux. Parallèlement, les pays visés par les sanctions accélèrent la création de circuits alternatifs : le système chinois de paiements CIPS, les projets de monnaies numériques de banque centrale (MNBC) ou encore les stablecoins privés forment les embryons d’un système parallèle, destiné à réduire la dépendance au dollar et à SWIFT.
Le dollar conserve certes un avantage décisif — profondeur de marché, confiance institutionnelle, liquidité — mais son utilisation comme arme géopolitique fragilise sa neutralité. De l’Inde au Brésil, en passant par le Golfe, des pays cherchent à diversifier leurs réserves et leurs canaux de paiement. Plutôt qu’un effondrement du dollar, c’est un monde polycentrique qui se dessine : plusieurs “zones financières” coexistent, interconnectées mais non intégrées.
Cette fragmentation n’est pas spectaculaire, mais ses effets sont tangibles :
une perte d’efficacité économique, les capitaux circulant moins librement ;
une vulnérabilité accrue aux crises, faute de coordination entre régulateurs ;
une marginalisation des économies émergentes, souvent exclues des blocs dominants ;
une guerre des normes financières, chaque bloc imposant ses propres standards.
La fragmentation n’est pas synonyme d’effondrement : elle traduit une reconfiguration du pouvoir financier mondial. Le système pourrait évoluer vers une architecture “multi-noyaux”, où cohabiteraient un espace dollar, un espace euro, un espace asiatique et un réseau numérique global. Le défi n’est plus de revenir à l’unité d’hier, mais de rendre ce pluralisme interopérable.
Pour cela, trois priorités s’imposent :
Préserver les forums de coopération (FMI, BRI, dialogues entre banques centrales).
Renforcer la résilience sans verser dans l’autarcie, en maintenant des ponts entre blocs.
Investir dans la compatibilité technologique (monnaies numériques, paiements instantanés, cybersécurité).
La fragmentation du système financier international est à la fois un symptôme et une arme de la rivalité géopolitique. En instrumentalisant la finance, les grandes puissances fragilisent l’universalité même de l’argent — cet espace où la confiance devait primer sur la politique.
Le XXIᵉ siècle ne ressuscitera pas la mondialisation d’hier, mais il peut inventer une mondialisation plurielle, où plusieurs centres de pouvoir coexistent sans se fermer. Dans un monde fragmenté, la véritable stabilité ne viendra ni du contrôle ni de l’isolement — mais de notre capacité à rester connectés.
Gabriel Fontaine
Économiste et analyste des transformations de la finance mondiale. Il s’intéresse aux interactions entre géopolitique, innovation monétaire et gouvernance internationale.




