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Chine : comment l’ancienne « usine du monde » est devenue un pilier de la transition environnementale mondiale

23/01/2026



Enquête sur une mutation industrielle, économique et géopolitique majeure


Pendant longtemps, la Chine a incarné l’envers du décor de la mondialisation. Sa croissance spectaculaire, tirée par les exportations industrielles et une énergie abondante mais fortement carbonée, s’est accompagnée d’un coût environnemental considérable. Villes asphyxiées par le smog, cours d’eau lourdement pollués, sols contaminés : la Chine est devenue, au tournant des années 2000, le symbole mondial des excès du développement industriel.


Aux yeux de l’opinion publique internationale, le pays apparaissait alors comme l’antithèse même de la durabilité. Pourtant, en l’espace d’une quinzaine d’années, la trajectoire chinoise a profondément changé. Pékin est aujourd’hui le premier investisseur mondial dans les énergies propres, le cœur industriel des technologies vertes et un acteur central — parfois incontournable — de la transition énergétique mondiale.


Cette transformation n’a rien d’un ajustement cosmétique ni d’une conversion tardive aux standards environnementaux occidentaux. Elle s’inscrit dans une stratégie de long terme, où écologie, industrie, croissance et puissance géopolitique sont étroitement imbriquées.

La Chine n’est pas devenue “verte” par conviction idéologique. Elle est devenue verte par calcul stratégique.


Comment Pékin est-il passé du statut de pollueur industriel à celui de laboratoire mondial de la transition écologique industrialisée ? Quels secteurs cristallisent cette avance ? Où subsistent les fragilités ? Et surtout, quelles conséquences pour l’Europe, la France et l’équilibre géopolitique mondial ?


Quand l’environnement devient un enjeu de stabilité politique


Le tournant écologique chinois prend racine dans une crise intérieure profonde. Au début des années 2010, la dégradation de l’environnement atteint un seuil critique dans les grandes métropoles. À Pékin, Shanghai ou Guangzhou, les pics de pollution deviennent quasi quotidiens. Les alertes sanitaires se multiplient, les écoles ferment temporairement, et le sujet s’impose dans les conversations comme dans les médias.


Pour la première fois, la pollution n’est plus seulement perçue comme le prix à payer de la croissance : elle devient un facteur de mécontentement social, susceptible d’éroder la légitimité du pouvoir. Les réseaux sociaux chinois, malgré leur encadrement, relaient plaintes et indignations.


Un ancien haut responsable du ministère chinois de l’Environnement résumait ainsi la situation : « La pollution n’était plus seulement un problème écologique, elle devenait une menace directe pour la cohésion sociale et la crédibilité du pouvoir. »


À partir de ce moment, la question environnementale change de statut. Elle cesse d’être marginale pour devenir un pilier de la stabilité politique, au même titre que l’emploi, la croissance ou le contrôle social.


2020 : le moment Xi Jinping, acte fondateur de la stratégie climatique


Le véritable point de bascule intervient en septembre 2020, lorsque Xi Jinping annonce devant l’Assemblée générale des Nations unies que la Chine atteindra un pic de ses émissions avant 2030 et la neutralité carbone avant 2060. L’annonce surprend par son ambition, venant du premier émetteur mondial de CO2.


Mais surtout, elle engage l’ensemble de l’appareil d’État. En Chine, une déclaration présidentielle de ce niveau se traduit immédiatement en feuilles de route concrètes : intégration dans les plans quinquennaux, déclinaison par provinces, alignement des entreprises publiques et privées.


Contrairement aux démocraties occidentales, où les politiques climatiques sont soumises aux cycles électoraux, la Chine inscrit la transition dans une planification de long terme. Elle devient un axe structurant du développement économique.


Un analyste de l’Agence internationale de l’énergie résume : « Aucun autre pays n’a aligné aussi étroitement ses objectifs climatiques avec sa politique industrielle et son développement économique. »


Industrialiser la transition : le cœur du modèle chinois


La singularité chinoise réside dans sa capacité à transformer un objectif climatique en projet industriel global. Là où de nombreux pays privilégient la régulation, la fiscalité ou les incitations à la consommation, la Chine investit d’abord dans la capacité de production.

L’État joue un rôle central : subventions ciblées, accès facilité au foncier et au crédit, soutien massif à la recherche et coordination entre acteurs publics et privés. La transition devient un moteur de compétitivité.


Le solaire : fabriquer la transition mondiale


Le solaire photovoltaïque illustre parfaitement cette logique. En soutenant la consolidation du secteur et en acceptant des marges faibles à court terme, la Chine a provoqué un effondrement des coûts de production à l’échelle mondiale. Résultat : le solaire est devenu l’une des énergies les plus compétitives de la planète.


Aujourd’hui, la majorité des panneaux solaires installés dans le monde sont fabriqués en Chine. Un dirigeant européen du secteur de l’énergie confiait récemment : « Sans la Chine, la transition solaire mondiale aurait pris dix ans de retard. »


Batteries et véhicules électriques : contrôler la chaîne de valeur


Dans les batteries et les véhicules électriques, Pékin applique la même recette, mais avec une ambition supplémentaire : contrôler l’ensemble de la chaîne de valeur. Des groupes comme CATL ou BYD maîtrisent extraction, chimie, fabrication, assemblage et recyclage.

Selon un expert de BloombergNEF : « La Chine ne domine pas seulement le marché des véhicules électriques, elle en définit désormais les standards industriels. »


Les infrastructures invisibles de la transition


Derrière les technologies visibles se cache un autre pilier de la stratégie chinoise : les infrastructures. Réseaux électriques à ultra-haute tension, solutions de stockage stationnaire, développement de l’hydrogène : ces investissements conditionnent la réussite de l’ensemble du système.


Ils permettent d’absorber l’intermittence des renouvelables et d’assurer la sécurité énergétique d’un pays-continent.


Un ingénieur du secteur énergétique résume : « La transition ne se joue pas seulement sur la production, mais sur la capacité à gérer la stabilité et la résilience du réseau. »


Une transition à deux vitesses : charbon et industries lourdes


Malgré ces progrès, la transition chinoise reste incomplète. Le charbon conserve un rôle important dans certaines provinces, pour des raisons économiques, sociales et de sécurité énergétique. Les industries lourdes — acier, ciment, chimie — figurent toujours parmi les plus émettrices au monde.


Leur décarbonation implique des technologies coûteuses, des restructurations profondes et des reconversions d’emplois politiquement sensibles.


Un universitaire chinois spécialiste des politiques publiques souligne : « La Chine avance vite là où la transition crée de la valeur. Elle avance plus prudemment là où elle implique des pertes sociales immédiates. »


La transition comme pari économique et stratégique


Pour Pékin, la transition environnementale est avant tout un pari économique. En investissant massivement dans les technologies propres, la Chine anticipe le déclin des industries fossiles et se positionne sur les marchés de demain.


Ces investissements se traduisent par des millions d’emplois industriels, des exportations à forte valeur ajoutée et une influence accrue sur les chaînes d’approvisionnement mondiales. Mais ils alimentent aussi des tensions commerciales croissantes.


Guerre commerciale et accélération verte : l’effet Trump


La guerre commerciale engagée par Donald Trump à partir de 2018 a constitué un choc stratégique majeur pour Pékin. Droits de douane punitifs, restrictions sur les semi-conducteurs, sanctions contre Huawei : Washington a clairement signalé sa volonté de freiner la montée en gamme technologique chinoise.


Pour les dirigeants chinois, cette séquence agit comme un révélateur brutal. Elle met en évidence la dépendance du pays à certaines technologies clés et la vulnérabilité d’un modèle fondé sur l’accès aux marchés occidentaux.


Un ancien conseiller économique à Pékin confiait : « La pression américaine a convaincu les dirigeants que l’autonomie technologique n’était plus un objectif de long terme, mais une question de survie stratégique. »


La transition écologique s’inscrit alors dans cette logique d’autonomie. Les technologies vertes — batteries, solaire, éolien, hydrogène — apparaissent comme des secteurs où la Chine peut à la fois réduire ses dépendances, créer de la valeur et imposer ses standards. Contrairement aux semi-conducteurs avancés, ces filières offrent un terrain où Pékin dispose d’un avantage comparatif industriel.


La guerre commerciale a ainsi paradoxalement accéléré la transition verte chinoise. En cherchant à contenir la Chine, Washington a contribué à renforcer sa détermination à dominer les industries de demain.


Terres rares : le nerf de la guerre verte


Indispensables à la fabrication des aimants permanents utilisés dans les éoliennes, les moteurs de véhicules électriques, les batteries et de nombreuses technologies militaires, les terres rares constituent un maillon critique de la transition énergétique mondiale.

La Chine contrôle aujourd’hui environ 80 % des capacités mondiales de raffinage et une part décisive de l’extraction. Cette domination ne relève pas du hasard : elle est le fruit de décennies d’investissements, d’acceptation de coûts environnementaux élevés et d’une stratégie industrielle cohérente.


En 2025, Pékin a renforcé les restrictions à l’exportation de certaines terres rares stratégiques, rappelant sa capacité à utiliser ces ressources comme levier géopolitique. Ces décisions ont mis en lumière la vulnérabilité des économies occidentales, en particulier européennes.


L’Union européenne importe encore l’essentiel de ses terres rares de Chine. Les initiatives de diversification — extraction en Scandinavie, projets miniers en France, recyclage à partir de déchets électroniques — progressent, mais restent insuffisantes à court terme.

Pour Pékin, les terres rares ne sont pas seulement une ressource : elles sont un instrument de pouvoir dans la guerre verte mondiale.


France – Chine : coopérer pour le climat, rivaliser pour l’industrie


La relation entre la France et la Chine dans le domaine de la transition écologique illustre l’une des grandes tensions géopolitiques du XXIe siècle.


Elle repose sur une réalité incontournable : face à l’urgence climatique, la coopération est indispensable. Mais dans le même temps, cette coopération s’inscrit dans un contexte de rivalité industrielle de plus en plus affirmée, où se jouent souveraineté, standards technologiques et leadership économique.


Une coopération pragmatique et déjà bien installée


Contrairement à une idée répandue, la coopération franco-chinoise sur les sujets énergétiques et climatiques n’est ni récente ni marginale. Elle s’appuie sur des partenariats industriels solides.


Dans le nucléaire civil, la France est l’un des partenaires historiques de la Chine. La coopération entre EDF et le groupe chinois CGN a notamment permis la mise en service des réacteurs EPR de Taishan, premiers EPR opérationnels au monde. Pour les deux pays, le nucléaire demeure un pilier discret mais essentiel de la décarbonation.


Dans les énergies renouvelables, des groupes français comme TotalEnergies développent des projets solaires et éoliens de grande ampleur en Chine. Le marché chinois offre des volumes considérables et une rapidité d’exécution inégalée, tandis que les entreprises françaises apportent expertise, ingénierie et gestion de projets complexes.


La mobilité électrique et les batteries constituent un autre terrain de coopération sous contrainte. La Chine domine désormais ces filières par les coûts, les volumes et la maîtrise industrielle. Les constructeurs français, à l’image de Renault, collaborent avec des partenaires chinois pour rester compétitifs et accéder aux technologies clés.


Dans le domaine de l’hydrogène et des gaz industriels, la France conserve un avantage technologique. Air Liquide a signé plusieurs partenariats avec des groupes énergétiques chinois, dont Sinopec, pour développer des stations hydrogène et des applications industrielles bas carbone. Ces projets illustrent une coopération technologique où l’expertise française rencontre la capacité de déploiement chinoise.


Enfin, dans le ferroviaire bas carbone, Alstom collabore avec le groupe chinois CRRC sur des projets de trains à hydrogène et de solutions ferroviaires à faibles émissions, notamment pour des lignes régionales et industrielles.


Des enjeux stratégiques asymétriques


Derrière ces coopérations se cachent des intérêts divergents.

Pour la France, l’enjeu est double : accélérer la transition écologique en s’appuyant sur des capacités industrielles chinoises difficilement égalables à court terme, tout en évitant une dépendance excessive sur des équipements critiques comme les batteries, les panneaux solaires ou les électrolyseurs.


Pour la Chine, la relation avec la France et l’Europe est stratégique. Elle permet de sécuriser des débouchés à forte valeur ajoutée, d’influencer les normes environnementales et industrielles, et de renforcer sa crédibilité comme leader climatique mondial. La France est perçue à Pékin comme un partenaire clé, mais aussi comme un point d’entrée vers le marché européen.·


Une rivalité industrielle désormais assumée


Cette interdépendance n’efface pas une concurrence de plus en plus frontale. Les équipements chinois, souvent 30 à 40 % moins chers, exercent une pression intense sur les industriels européens. Le solaire en a déjà fait les frais ; les batteries et l’hydrogène pourraient être les prochains secteurs touchés.


Face à cette situation, l’Europe — et la France — cherchent à rééquilibrer la compétition par la réglementation. Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM) incarne cette volonté d’intégrer le coût carbone dans les échanges commerciaux. Pékin y voit une forme de protectionnisme, et prépare déjà ses réponses.


À cela s’ajoute la question des dépendances critiques, notamment sur les terres rares et le raffinage de matériaux essentiels, qui limite la marge de manœuvre stratégique européenne.


Coopérer sans dépendre : l’équation française


La relation France–Chine dans la transition écologique repose ainsi sur une équation délicate : coopérer pour aller vite, sans renoncer à sa souveraineté industrielle.


Cela suppose des partenariats ciblés, une vigilance accrue sur les transferts technologiques, et un investissement massif dans les filières européennes. Car dans un monde où la transition écologique est devenue un champ de bataille économique et géopolitique, la coopération climatique ne peut plus être naïve.


La question n’est donc plus de savoir s’il faut coopérer avec la Chine, mais jusqu’où, et à quelles conditions.


L’hydrogène vert, prochain champ de bataille


Considéré comme essentiel à la décarbonation des industries lourdes et des transports longue distance, l’hydrogène vert ouvre un nouveau front. La Chine et l’Europe investissent massivement, conscientes que la maîtrise de cette filière conférera un avantage industriel décisif.


Conclusion : la Chine, miroir et défi pour l’Europe


La Chine n’est pas devenue un modèle environnemental au sens occidental. Elle est devenue le principal laboratoire mondial de la transition écologique industrialisée.

Son expérience démontre que la décarbonation peut être un moteur de puissance économique et géopolitique. Elle pose à l’Europe et à la France une question centrale : comment rester compétitives dans un monde où la transition écologique est devenue un champ de bataille industriel ?


Comme le résume François Gemenne, chercheur au GIEC : « La transition écologique sera le grand récit du XXIe siècle. La Chine en écrit déjà les premières pages. À l’Europe de décider si elle veut en être co-autrice ou simple spectatrice. »


N.P

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