Robots humanoïdes en Chine : le moment où l’euphorie doit devenir une économie
- stratège

- il y a 12 heures
- 4 min de lecture
28/01/2026 L’œil de Chenggen

On me demande souvent si la Chine est “en avance” sur les robots humanoïdes. Ma réponse est toujours la même : oui, sur la vitesse. Oui, sur l’ingénierie. Oui, sur la capacité à sortir des machines, à itérer, à faire évoluer des plateformes en quelques mois là où d’autres mettent des années. Mais si l’on parle d’usage — du vrai, celui qui se répète, qui se paie, qui s’installe dans le quotidien — alors la Chine arrive aujourd’hui à un endroit plus délicat. Un point où l’excitation ne suffit plus. Un point où l’industrie doit se regarder dans un miroir.
Ces derniers mois, tout a pris une tournure presque théâtrale. Les vidéos circulent : robots qui dansent, qui exécutent des mouvements d’arts martiaux, qui “s’affrontent” sur scène. En parallèle, les classements de livraisons deviennent un sujet en soi, au point de déclencher des réactions publiques d’entreprises qui contestent les chiffres, revendiquent la première place, ou dénoncent des catégories mal définies. Cette agitation dit quelque chose : le secteur ne se contente plus de faire de la recherche. Il veut exister comme marché. Il veut compter.
Sauf que, précisément, c’est là que le nœud se forme.
Car derrière le bruit, la réalité commerciale est beaucoup moins “grand public” qu’on ne l’imagine depuis l’extérieur. Oui, on peut acheter un humanoïde en Chine. Oui, la vente se rapproche, dans sa mise en scène, des codes de l’électronique grand public : pages produit, boutiques, démonstrations. Mais les prix ramènent immédiatement sur terre. Les fourchettes dont parlent les acteurs du secteur donnent une idée claire : autour de 60 000 RMB pour des modèles relativement basiques, puis un saut vers des versions plus “sérieuses” destinées au développement, souvent aux alentours de 100 000 RMB pour une base, et plutôt 300 000 à 500 000 RMB quand on veut une plateforme réellement exploitable, sans compter les services d’intégration, de téléopération ou de personnalisation qui s’ajoutent rapidement. À ce niveau, on ne vend pas un jouet. On vend un projet.
Et c’est exactement ce que confirme la typologie des acheteurs. Les clients les plus réguliers, ce sont les équipes de R&D, les laboratoires, les universités, les centres d’innovation, les grands groupes technologiques, les startups : ceux qui ont des ingénieurs, du temps, une logique d’expérimentation, et surtout une capacité à “faire travailler” la machine. À côté, il y a toute une demande “vitrine” — salons, showrooms, communication de marque — très forte en Chine, parce que l’image compte, parce qu’il faut montrer qu’on est dans la course, parce que le robot est un symbole qui frappe immédiatement. Enfin, il existe une petite frange de particuliers, souvent des créateurs de contenu, qui achètent pour l’unboxing, la vidéo, la démo… puis passent à autre chose.
J’en ai vu plus d’un vivre la même trajectoire : excitation au début, quelques jours de performances, puis le robot finit dans un coin. Non pas parce qu’il “ne marche pas”, mais parce qu’il ne marche pas tout seul. Il lui manque ce que le grand public exige sans même y penser : l’évidence. L’humanoïde, aujourd’hui, reste une plateforme, pas un produit. Pour qu’il devienne intéressant, il faut développer, ajuster, collecter des données, affiner des modèles, corriger des comportements, gérer les pannes. C’est passionnant… quand on est développeur. C’est décourageant… quand on est simplement utilisateur.
D’où l’impression paradoxale : la Chine progresse très vite sur la machine, mais l’usage reste à inventer.
Et c’est ici que je reviens à la question de la “danse”. Je ne crois pas que danser soit un problème. Au contraire : c’est une démonstration utile. Cela prouve l’équilibre, la coordination, la précision, la répétabilité — des fondamentaux. Cela attire l’attention, fait venir des développeurs, déclenche des discussions, parfois même des financements. La danse est une vitrine, et la vitrine est un outil.
Le vrai danger commence quand la vitrine devient le magasin.
Car la différence entre un robot qui danse et un robot qui sert, c’est la différence entre un moment et un processus. Une chorégraphie se prépare, se contrôle, se répète dans un environnement stable. Un usage réel, lui, doit résister au monde : variations, imprévus, usure, sécurité, maintenance. Il doit tenir la durée, pas seulement réussir un coup. Dans beaucoup de cas, le secteur doit encore franchir ce seuil : passer du “ça marche sur scène” au “ça marche tous les jours”.
Les professionnels le disent entre eux, parfois très directement. Déployer un humanoïde dans un contexte réel ne se résume pas à le sortir du carton. On parle de POC, de collecte de données sur site, de post-entraînement, d’optimisations d’ingénierie. Cela peut prendre des semaines, parfois davantage. Et surtout, il y a le sujet qui fâche toujours : la fiabilité matérielle. Surchauffes, protections, interruptions, maintenance. Le secteur s’améliore, c’est évident, mais beaucoup de plateformes restent encore dans une zone intermédiaire : suffisamment avancées pour impressionner, pas encore suffisamment robustes pour banaliser.
C’est pour cela que je crois que la Chine arrive à un point de bascule. Pas un point où tout s’arrête, mais un point où il faut choisir ce que l’on mesure et ce que l’on vise. Mesurer des livraisons, oui. Mais surtout, mesurer la nature de ces livraisons. Une commande de communication n’a pas la même valeur qu’une commande d’exploitation. Un achat de recherche n’a pas la même signification qu’un achat qui se répète. Le secteur doit apprendre à distinguer ce qui relève de la vitrine, de l’expérimentation, et du besoin — et à se demander, avec lucidité, quelle part de la “demande” actuelle survivra quand l’effet nouveauté s’estompera.
La bonne nouvelle, c’est que la Chine a des atouts rares pour réussir cette transition. Sa chaîne d’approvisionnement, sa capacité d’industrialisation, sa vitesse d’exécution sont de véritables armes. Si ces qualités se combinent, dans les 12 à 24 prochains mois, avec des progrès silencieux mais décisifs — fiabilité, déploiement plus rapide, valeur économique démontrée — alors l’humanoïde sortira du récit pour entrer dans l’économie.
Et c’est là, à mon sens, que se jouera la “deuxième courbe” chinoise : non pas dans une vidéo de plus, mais dans un usage répétable de plus.




