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La Chine et l’espace : ambitions, moyens, rivalités et coopérations possibles

18 décembre 2025



Chine et espace : vers un nouveau leadership mondial ?

Grande enquête ONA – Science, économie, défense, environnement


Le 3 juin 2025, la Chine a réussi l’exploit de poser un engin sur la face cachée de la Lune et d’en rapporter des échantillons, une première mondiale. Ce succès, salué par la communauté scientifique internationale, a aussi envoyé un message clair : Pékin ne se contente plus de rattraper les États-Unis, elle veut les dépasser. Alors que la course à l’espace s’accélère, la France, historique partenaire de la Chine dans le spatial, se trouve à un carrefour stratégique. Doit-elle approfondir sa coopération avec Pékin, malgré les risques géopolitiques ? Peut-elle jouer un rôle de pont entre l’Europe, les États-Unis et la Chine ? Et surtout, à quoi ressemblera l’espace en 2030 ?


L’espace, nouveau théâtre de puissance


En un peu plus de vingt ans, la Chine est passée du statut d’acteur spatial émergent à celui de puissance incontournable. Longtemps perçue comme un outsider technologique, elle aligne aujourd’hui stations spatiales habitées, missions lunaires et martiennes, constellations de satellites et une industrie spatiale en pleine mutation. Cette montée en puissance ne relève pas seulement du prestige scientifique : elle s’inscrit dans une stratégie globale mêlant souveraineté technologique, développement économique, sécurité nationale et influence internationale.


1. Une accélération spectaculaire du programme spatial chinois


Une cadence de lancements parmi les plus élevées au monde


Depuis le début des années 2020, la Chine affiche une régularité impressionnante. En 2024, elle a réalisé environ 68 lancements orbitaux réussis, un record national, plaçant le pays au coude-à-coude avec les


États-Unis en nombre de tirs annuels. Cette dynamique s’est poursuivie en 2025, avec une multiplication des lancements civils, commerciaux et militaires.

Cette cadence repose sur la famille des lanceurs Longue Marche (Chang Zheng), exploitée par le groupe public CASC, mais aussi sur l’arrivée progressive de lanceurs privés, capables de répondre à la demande croissante liée aux constellations de satellites.


Station spatiale Tiangong : autonomie totale


Depuis 2022, la Chine exploite sa propre station spatiale modulaire, Tiangong (« Palais céleste »). Composée du module central Tianhe et de deux laboratoires scientifiques (Wentian et Mengtian), elle accueille en permanence des équipages de trois taïkonautes.

Cette station permet à Pékin de mener des expériences en microgravité, en biologie, en physique des matériaux et en sciences de la Terre, tout en offrant une vitrine de savoir-faire technologique. Dans un contexte où l’avenir de la Station spatiale internationale (ISS) reste incertain après 2030, Tiangong devient un outil diplomatique potentiel pour attirer des partenaires internationaux.


2. Lune, Mars, astéroïdes : une exploration méthodique La Lune comme priorité stratégique


Le programme Chang’e illustre la méthode chinoise : progression par étapes, objectifs clairs, et accumulation de compétences. Après avoir réussi des alunissages sur la face visible, puis sur la face cachée de la Lune, la mission Chang’e-6 a marqué un tournant en 2024 en rapportant sur Terre des échantillons provenant de la face lointaine – une première mondiale.


Ces missions s’inscrivent dans une feuille de route plus large : la Chine prévoit une base scientifique lunaire internationale à l’horizon 2035-2040, en coopération avec d’autres pays, notamment la Russie.


Mars et au-delà


Avec Tianwen-1, la Chine a réussi en une seule mission l’insertion orbitale, l’atterrissage et le déploiement d’un rover sur Mars. En mai 2025, elle a lancé Tianwen-2, une mission ambitieuse visant le prélèvement d’échantillons sur un astéroïde proche de la Terre, avec un retour prévu à la fin de la décennie.

Ces succès placent la Chine dans un cercle très restreint de nations capables de mener des missions d’exploration robotique complexes, traditionnellement dominé par les États-Unis.


3. Une industrie spatiale entre État et secteur privé


Les géants publics


Le cœur du programme spatial chinois reste contrôlé par l’État. Les groupes CASC et CASIC concentrent la majorité des compétences industrielles : lanceurs, satellites, systèmes de navigation Beidou et infrastructures au sol. Cette centralisation permet une planification à long terme et une mobilisation rapide des ressources.


L’essor du « New Space » chinois


Depuis une dizaine d’années, Pékin encourage l’émergence d’un secteur spatial privé. Des entreprises comme iSpace, LandSpace, Galactic Energy ou CAS Space développent des micro-lanceurs, des moteurs innovants et des services satellitaires.

Contrairement au modèle américain, largement porté par le capital-risque et les marchés financiers, le New Space chinois reste étroitement lié à l’État, via des financements publics et des commandes institutionnelles. Ce modèle hybride favorise la montée en puissance rapide, mais limite parfois l’agilité et la transparence.


4. Constellations, données et économie spatiale


La bataille de l’orbite basse


L’un des enjeux majeurs des prochaines années est le déploiement de constellations de satellites en orbite basse (LEO). La Chine a lancé plusieurs projets visant à créer des réseaux de communication capables de rivaliser avec Starlink.

Le projet souvent désigné sous le nom de Guowang prévoit à terme plusieurs milliers de satellites. L’objectif est double : assurer une couverture Internet mondiale indépendante et sécuriser l’accès aux données stratégiques.


Un marché colossal


À l’échelle mondiale, l’économie spatiale a dépassé 600 milliards de dollars en 2024, selon la Space Foundation. La Chine ambitionne de capter une part croissante de ce marché, avec des applications dans les télécommunications, la navigation, l’observation de la Terre, l’agriculture de précision et la gestion des catastrophes naturelles.


5. Défense et militarisation de l’espace


L’espace comme champ de bataille potentiel


Comme les États-Unis, la Chine considère désormais l’espace comme un domaine stratégique à part entière. Satellites de reconnaissance, de communication sécurisée et de navigation sont intégrés aux capacités militaires.

Des rapports internationaux soulignent également le développement de capacités contre-spatiales : brouillage, cyberattaques, et systèmes capables de neutraliser des satellites adverses. Ces technologies, souvent duales, alimentent les tensions et les inquiétudes sur la stabilité stratégique en orbite.


Le risque des débris spatiaux


La multiplication des satellites et les tests militaires augmentent le risque de collisions et de débris spatiaux. Ce problème, global par nature, menace

l’ensemble des acteurs spatiaux. La Chine participe aux discussions internationales sur la durabilité de l’espace, mais la rapidité de ses déploiements pose la question de la responsabilité collective.


6. La Chine peut-elle détrôner les États-Unis ?


Sur le plan quantitatif, la Chine rivalise désormais avec les États-Unis : nombre de lancements, satellites déployés, missions scientifiques réussies. Sur certains segments, elle comble rapidement son retard, voire dépasse des jalons historiques.

Cependant, les États-Unis conservent des avantages structurants : un écosystème privé extrêmement dynamique, une avance dans les lanceurs partiellement ou totalement réutilisables, et un réseau d’alliances internationales sans équivalent.

À court et moyen terme, il est donc plus juste de parler de rivalité stratégique durable que de remplacement pur et simple. L’espace devient un monde multipolaire, dominé par deux géants, avec l’Europe, l’Inde et d’autres puissances en position d’équilibre.


7. France – Chine : coopérer malgré les tensions ?


Une coopération scientifique déjà bien réelle


La France fait partie des rares pays occidentaux à entretenir une coopération spatiale active avec la Chine. La mission SVOM, dédiée à l’étude des sursauts gamma, est emblématique de cette collaboration entre le CNES et la CNSA.

La Chine participe également au Space Climate Observatory, initiative internationale portée par la France visant à utiliser les données spatiales pour la lutte contre le changement climatique.


Des limites politiques et stratégiques


Ces coopérations restent strictement encadrées. Les technologies sensibles, notamment dans les domaines des communications sécurisées, de la navigation ou de la défense, sont exclues. Le contexte géopolitique et les engagements européens de la France imposent une vigilance accrue.

Pour Paris, l’enjeu est clair : maintenir un dialogue scientifique et climatique avec Pékin, tout en préservant son autonomie stratégique et ses alliances.


L’espace, miroir de la puissance chinoise


La conquête spatiale chinoise est l’un des projets les plus structurants de la stratégie de Pékin au XXIe siècle. Elle combine ambition scientifique, développement économique, sécurité nationale et diplomatie.


Si la Chine ne domine pas encore totalement l’espace mondial, elle s’impose comme un acteur central, capable de rivaliser avec les États-Unis sur de nombreux fronts. Pour la France et l’Europe, la question n’est plus de savoir si la Chine est une puissance spatiale, mais comment composer avec elle : coopérer là où c’est possible, se protéger là où c’est nécessaire, et contribuer à une gouvernance spatiale durable dans un environnement de plus en plus encombré et stratégique.


Article réalisé pour ONA – Site d’actualité franco-chinois.

Technologie : David contre Goliath ?


Critère

Chine

États-Unis

Lanceurs lourds

Longue Marche 5 (25 tonnes)

SLS (NASA, 95 tonnes)

Satellites

12 992 autorisés (GuoWang)

4 000 (Starlink)

Station spatiale

Tiangong (3 modules)

ISS (vieillissante)

Lune

Base ILRS prévue (2030)

Programme Artemis (2027)


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