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Reconstruire après le cancer : la promesse de Lattice Medical, la start-up française qui veut faire repousser un sein

  • il y a 3 jours
  • 4 min de lecture

10/2/2026



Dans un laboratoire du CHU de Lille, l’objet tient dans la main. Il ressemble à une structure alvéolaire blanche, légère comme du polystyrène. Pourtant, pour des milliers de femmes opérées d’un cancer du sein, il pourrait changer radicalement la vie.

Cette pièce n’est ni une prothèse, ni un implant classique. C’est une matrice temporaire destinée à disparaître. Et si la promesse se confirme, le sein ne sera plus « remplacé » : il repoussera.


C’est l’ambition de Lattice Medical, une medtech fondée par Julien Payen, entrepreneur lillois, et issue des travaux du chirurgien plasticien Pr Pierre-Emmanuel Breton au CHU de Lille. « Nous ne voulons plus mettre un objet dans le corps. Nous voulons permettre au corps de se reconstruire lui-même », explique Julien Payen.


La jeune pousse vient de lever 43 millions d’euros, l’une des plus importantes opérations françaises de l’année dans les dispositifs médicaux. Derrière cette levée, un objectif clair : passer du prototype clinique à la production à grande échelle, et installer une filière européenne capable de concurrencer les implants traditionnels — largement dominés par des acteurs américains. Le seul marché des implants mammaires pourrait atteindre environ 4,6 milliards de dollars d’ici 2026, avec une croissance annuelle supérieure à 10 %.

 

 La reconstruction mammaire, angle mort du cancer


Chaque année, plus de 2 millions de nouveaux cas sont diagnostiqués dans le monde, En France, près de 60 000 femmes apprennent qu’elles ont un cancer du sein. Une partie importante subira une mastectomie totale.


Or la reconstruction reste un parcours lourd.Deux options dominent aujourd’hui :


• la prothèse en silicone

• l’autogreffe (prélever un lambeau de tissu sur le ventre ou le dos)


La première impose souvent plusieurs interventions au cours de la vie. La seconde peut durer jusqu’à 8 à 10 heures d’opération. « Pour certaines patientes, la reconstruction est presque aussi éprouvante que le traitement du cancer », souligne le Pr Pierre-Emmanuel Breton, chef du service de chirurgie plastique reconstructrice et esthétique du CHU de Lille. Beaucoup renoncent. Selon les données hospitalières, seule une minorité de patientes mastectomisées en France entreprend une reconstruction immédiate.

 

Une idée née au bloc opératoire


Tout commence au bloc. Le Pr Breton constate une impasse médicale : la prothèse remplace un volume, mais ne restitue pas un tissu vivant. Avec des ingénieurs biomédicaux, il imagine alors un support temporaire : une structure poreuse imprimée en 3D, remplie de graisse prélevée sur la patiente. Le corps colonise progressivement la matrice, qui se résorbe. Le résultat attendu : un sein composé uniquement de tissu biologique. « L’objectif est d’obtenir un sein chaud, sensible, évolutif dans le temps », explique le chirurgien. L’implant — appelé MATTISSE — agit comme un échafaudage biologique.

 

La révolution discrète de la médecine régénérative


Lattice Medical s’inscrit dans un courant en pleine expansion : la médecine régénérative. Selon l’Alliance for Regenerative Medicine, le marché mondial pourrait dépasser 20 milliards de dollars dans la prochaine décennie. « On passe d’une médecine réparatrice à une médecine régénératrice », analyse le professeur Philippe Guerin, cardiologue et spécialiste des biomatériaux (CHU de Nantes).« L’idée n’est plus de compenser un organe, mais de relancer les mécanismes biologiques. »


L’impression 3D joue ici un rôle clé : chaque implant peut être personnalisé selon la morphologie.

 

Un enjeu psychologique majeur


Les oncologues le savent : la reconstruction mammaire n’est pas un détail esthétique. « La reconstruction participe directement à la reconstruction psychologique », rappelle Pr Véronique Diéras, oncologue à l’Institut Curie. Retrouver son image corporelle fait partie du processus de guérison. ». Certaines patientes vivent la mastectomie comme une mutilation durable, même après rémission. Lattice Medical espère réduire ce traumatisme.

 

Au-delà de la médecine : une bataille industrielle


La levée de fonds associe notamment Bpifrance et plusieurs investisseurs européens. Objectif : construire un site de production et mener les essais cliniques multicentriques. « L’enjeu est aussi industriel : produire en Europe les innovations médicales issues de nos hôpitaux », souligne Paul-François Fournier, directeur exécutif innovation de Bpifrance. Car aujourd’hui, une grande partie des implants médicaux utilisés en Europe sont conçus ou fabriqués hors du continent. La pandémie de Covid a accéléré la prise de conscience : la souveraineté sanitaire ne concerne pas uniquement les vaccins.

 

Le défi qui reste


La technologie doit encore franchir les étapes réglementaires européennes (marquage CE), puis convaincre les chirurgiens et les systèmes de remboursement. « Dans la chirurgie, une innovation n’existe vraiment que lorsqu’elle devient une pratique quotidienne », rappelle un spécialiste des dispositifs médicaux au sein du Snitem (syndicat de l’industrie des technologies médicales). Mais si les essais confirment les résultats préliminaires, l’impact pourrait être considérable. Car derrière la prouesse technologique se cache une transformation silencieuse :la chirurgie reconstructrice pourrait, pour la première fois, cesser d’implanter un objet… pour laisser le corps recréer l’organe. Et pour les patientes, la différence est immense : ne plus porter un implant — mais retrouver une part d’elles-mêmes.


Au-delà du cas du cancer du sein, la technologie ouvre d’autres perspectives : reconstruction après traumatismes, chirurgie maxillo-faciale ou orthopédie. À terme, l’impression 3D médicale pourrait produire des implants adaptés à chaque patient, une mutation comparable à celle de la médecine de précision en oncologie. En réalité, Lattice Medical ne fabrique pas seulement un dispositif : elle incarne un changement de modèle — passer de la prothèse standardisée au tissu régénéré.


Si la promesse se confirme cliniquement, la start-up ne serait plus seulement un succès entrepreneurial. Elle pourrait devenir l’une des premières preuves qu’une deeptech hospitalière française peut se transformer en véritable industrie mondiale.


Par N.P




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